Dans un monde imprévisible, la stratégie doit garder le cap sans rester figée - Témoignage

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28/09/26 08:45

Comment construire une stratégie d’entreprise lorsque les technologies évoluent à grande vitesse, que l’intelligence artificielle bouleverse les usages et que les organisations elles-mêmes sont en transformation permanente ? Pour Tamara Arribas, BIM Manager & Digital Coach chez Sweco Belgium, la réponse tient moins dans la recherche d’un plan parfait que dans la capacité à garder un cap, écouter le terrain et s’adapter. 

Pendant longtemps, parler de stratégie revenait volontiers à parler de plans à plusieurs années, de feuilles de route et d’objectifs à atteindre. Mais dans un environnement où technologies, réglementations et besoins métiers évoluent rapidement, cette conception montre ses limites.

Pour Tamara Arribas, la stratégie doit aujourd’hui être pensée comme un mouvement : suffisamment structurée pour donner une direction à l’organisation, mais suffisamment souple pour évoluer avec elle.

« La stratégie n'est pas une feuille de route figée. C'est avant tout une capacité à définir un cap clair, à donner du sens aux choix de chacun et à créer de la cohérence. »

Une conviction qui traverse toute son approche de la transformation digitale : la technologie compte, mais elle ne constitue jamais une stratégie à elle seule.

Qu’est-ce qu’une bonne stratégie d’entreprise aujourd’hui ?

À cette question, Tamara Arribas associe trois notions : le cap, la cohérence et la transformation.

Une stratégie doit évidemment traduire les ambitions d’une entreprise. Mais elle doit également pouvoir rencontrer la réalité du terrain et servir concrètement les clients, les équipes et le travail collaboratif.

C’est précisément là que se joue la différence entre une stratégie simplement formulée et une stratégie réellement vécue.

Dans un contexte de transformation permanente, il devient également difficile d'imaginer qu'une orientation définie aujourd'hui puisse être appliquée pendant plusieurs années sans jamais être questionnée.

Intelligence artificielle, nouveaux outils numériques, évolution des attentes des collaborateurs ou encore contraintes réglementaires : les paramètres changent. La stratégie doit donc pouvoir changer avec eux sans pour autant perdre sa raison d'être.

« Une stratégie doit être capable d'évoluer et de s'ajuster sans perdre son cap. »

Pour Tamara Arribas, trois autres mots permettent finalement de résumer cette conception : vision, alignement et capacité d'adaptation. Avec une dimension supplémentaire qui lui paraît essentielle : l'humain.

La stratégie reste au service des personnes, des clients et de la création de valeur durable.

Comment prendre des décisions stratégiques dans un monde imprévisible ?

C'est probablement l'un des dilemmes auxquels les managers sont aujourd'hui le plus souvent confrontés : comment décider lorsque l'on ne dispose pas de toutes les informations ?

Pour Tamara Arribas, attendre la certitude absolue n'est plus une option.

« Il faut apprendre à décider sans attendre une certitude totale. »

Les organisations évoluent désormais dans un environnement mouvant : les technologies changent, les réglementations évoluent, les besoins métiers se déplacent et les entreprises se transforment simultanément.

Dans cet environnement, trois principes ressortent de son expérience.

  • Le premier consiste à conserver une direction claire. Lorsque l'environnement change, avoir un cap permet d'arbitrer. Sans cette direction, une organisation risque de multiplier les réactions aux événements sans véritablement les piloter.

  • Le deuxième est de confronter les données au terrain. Une décision ne peut pas uniquement reposer sur des indicateurs ou sur la technologie qui permet de les analyser. La qualité de l'information compte, mais comprendre les usages, écouter les équipes et intégrer les contraintes concrètes du projet est tout aussi important.

  • Le troisième consiste à tester, apprendre et ajuster. Plutôt que de rechercher longuement la solution parfaite, Tamara défend une progression faite d'actions, de points de contrôle et d'adaptations successives.

Cette vision fait écho aux travaux et formations de HEC Liège Executive Education autour de la stratégie. Le programme académique piloté par Nicolas Neysen met notamment l'accent sur la capacité à aligner les actions opérationnelles avec les objectifs stratégiques et à piloter le changement. HEC Liège présente également la stratégie contemporaine à travers les notions de robustesse, de résilience et d'agilité.

Mais l'agilité ne suffit pas.

« L'imprévu ne se gère pas seulement avec des outils, mais aussi avec le dialogue, la confiance, la coopération et la capacité à fédérer. »

La technologie transforme-t-elle vraiment une entreprise ?

C'est justement sur ce terrain que Tamara Arribas explique avoir fait évoluer l'une de ses propres convictions.

L'idée remise en question ? Croire que la technologie, à elle seule, crée la transformation.

Déployer un nouvel outil, une nouvelle plateforme ou une solution plus performante ne signifie pas automatiquement que l'organisation va mieux fonctionner.

Une technologie, aussi puissante soit-elle, dépend de l'écosystème dans lequel elle est introduite : qualité des données, compréhension des usages, implication des équipes, gouvernance, accompagnement et clarté du cadre.

Cette expérience a progressivement modifié la question que Tamara se pose face à un projet digital. Plutôt que de commencer par « Quelle technologie peut résoudre ce problème ? », elle invite à partir du besoin :

« Quel est le besoin réel ? Quelles sont les parties prenantes ? Et comment créer les bonnes conditions pour que cela fonctionne ? »

Le changement paraît subtil. Il est pourtant stratégique : la technologie cesse d'être le point de départ pour devenir un moyen au service d'un besoin.

Cette approche rejoint celle défendue par Nicolas Neysen à HEC Liège. Pour le Digital Transformation Lead de l'École, la question n'est désormais plus de déterminer s'il faut entreprendre une transformation numérique, mais de savoir comment, quand, avec qui et avec quel niveau d'ambition la mener.

IA et données : pourquoi la gouvernance devient-elle un enjeu stratégique ?

Parmi les sujets qui vont le plus fortement influencer la stratégie des entreprises, Tamara Arribas en identifie un directement lié à son métier : la gouvernance de l'intelligence artificielle et des données.

Car derrière la spectaculaire progression de l'IA se cachent des questions beaucoup plus concrètes.

  • Quelles données sont utilisées ?

  • Quelle est leur qualité ?

  • Qui les valide ?

  • Qui assume la responsabilité des usages ?

  • Quel niveau de transparence peut-on garantir aux équipes ?

À ces questions de gouvernance s'en ajoute une autre : dans quel cadre souhaitons-nous utiliser l'IA, et quelles limites voulons-nous lui donner ?

Pour Tamara, l'usage de ces technologies doit rester responsable, compréhensible et aligné avec les valeurs de l'organisation.

L'enjeu est d'autant plus complexe que réglementation, normes et référentiels doivent continuellement évoluer pour accompagner les nouveaux usages, sans freiner l'innovation ni laisser s'installer des zones grises.

Ce questionnement est également devenu un axe de travail académique. HEC Liège place aujourd'hui le numérique responsable et son intégration dans les stratégies d'entreprise parmi ses thématiques phares. Son Digital Transformation Office travaille notamment sur les transformations organisationnelles et sociétales liées au numérique, à l'IA et aux données.

Une IA responsable doit aussi intégrer son impact environnemental

La responsabilité ne s'arrête toutefois ni à la conformité ni à l'éthique.

Tamara Arribas attire également l'attention sur une dimension parfois moins visible des transformations numériques : leur empreinte environnementale.

Les conversations autour de l'intelligence artificielle se concentrent beaucoup sur la performance et la productivité. Mais les infrastructures et technologies numériques consomment aussi de l'énergie et possèdent donc un impact environnemental.

La question stratégique devient alors plus large : il ne s'agit plus simplement de déterminer ce qu'une technologie peut faire, mais dans quelles conditions il est pertinent et responsable de l'utiliser.

Former les collaborateurs : la condition d'une adoption durable de l'IA

Reste enfin une condition essentielle : les compétences.

L'intelligence artificielle ne peut pas rester un sujet réservé aux experts techniques. Pour qu'une organisation puisse réellement l'adopter, ses collaborateurs doivent être capables d'en comprendre les usages, les opportunités, mais également les limites et les risques.

HEC Liège inscrit précisément cette réflexion dans son approche du numérique, avec l'ambition de développer un environnement digital responsable, inclusif et créateur de valeur. L'École associe notamment transformation digitale, développement des compétences et réflexion sur les enjeux éthiques, sociaux et éducatifs des technologies.

Cette montée en compétences permet aussi de refermer la boucle ouverte au début de l'interview : une stratégie n'existe réellement que lorsqu'elle peut être comprise et traduite en actions par celles et ceux qui doivent la mettre en œuvre.

Garder le cap, sans s'accrocher au plan

Au fil de l'échange avec Tamara Arribas, une idée s'impose : dans un environnement incertain, la force d'une stratégie ne réside plus dans sa capacité à tout prévoir. Elle réside dans sa capacité à donner une direction lorsque tout ne peut précisément pas être prévu.

Cela suppose de disposer de données fiables sans oublier le terrain. D'utiliser la technologie sans lui abandonner la décision. D'expérimenter sans perdre de vue l'objectif. Et d'adopter l'intelligence artificielle tout en posant clairement les questions de responsabilité, d'éthique, de transparence et d'impact.

Finalement, la technologie change. Les outils changent. Les contraintes changent.

Le rôle de la stratégie, lui, reste remarquablement humain : donner du sens, permettre de décider et fédérer autour d'un cap commun.


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