Une transition professionnelle est rarement un simple changement de poste. Qu'il s'agisse d'une première entrée sur le marché du travail, d'une reconversion professionnelle, d'un retour à l'emploi après une période d'inactivité ou d'une évolution de carrière, chaque transition s'accompagne d'émotions parfois intenses et souvent contradictoires.
Si les compétences techniques sont généralement considérées comme déterminantes pour réussir une nouvelle étape professionnelle, une autre compétence joue un rôle tout aussi essentiel : la capacité à comprendre, accueillir et gérer ses émotions. Les recherches récentes montrent en effet que la manière dont nous vivons émotionnellement une transition influence directement notre motivation, nos décisions, notre confiance en nous et notre capacité à nous adapter.
Alors, pourquoi la gestion des émotions est-elle si importante lors d'une transition professionnelle ? Et comment l'intelligence émotionnelle peut-elle nous aider à traverser ces périodes d'incertitude avec davantage de sérénité ?
Une transition professionnelle ne débute pas uniquement le jour où l'on change d'emploi ou que l'on signe un nouveau contrat. Elle commence bien en amont, au moment où l'on imagine ce futur changement.
Le passage des études au monde du travail, une promotion, une reconversion professionnelle, une recherche d'emploi ou encore un retour à l'emploi après une période de chômage représentent autant de situations qui mobilisent fortement notre équilibre émotionnel.
Les chercheurs observent que ces périodes de changement constituent de véritables épreuves émotionnelles. Elles nous amènent à nous interroger sur nos compétences, notre avenir, notre identité professionnelle et notre capacité à réussir dans un nouvel environnement.
Face à cette incertitude, chacun réagit différemment. Certaines personnes ressentent principalement des émotions négatives comme l'anxiété, la peur ou la tristesse. Ces émotions sont souvent liées aux nombreuses inconnues qui accompagnent le changement :
À l'inverse, d'autres abordent leur transition avec davantage d'espoir, d'enthousiasme ou de confiance. Ces émotions positives constituent un véritable moteur qui favorise la motivation, la persévérance et l'engagement dans les démarches nécessaires à la réussite de leur projet professionnel. Mais la réalité est généralement plus nuancée.
Contrairement à une idée largement répandue, il est rare de ressentir exclusivement des émotions positives ou exclusivement des émotions négatives lors d'une transition professionnelle.
La majorité des individus expérimentent ce que les chercheurs appellent des émotions mixtes.
Autrement dit, il est parfaitement possible de ressentir simultanément de l'excitation à l'idée de commencer un nouveau chapitre professionnel, tout en éprouvant de l'inquiétude face à l'inconnu. On peut être fier d'avoir obtenu un nouvel emploi tout en regrettant ses anciens collègues. On peut avoir confiance en ses compétences tout en craignant de ne pas répondre aux attentes.
Cette coexistence d'émotions parfois opposées reflète la réalité des transitions professionnelles. Chaque changement représente à la fois une source d'opportunités et un ensemble de risques perçus.
D'un côté, il ouvre la porte à de nouveaux apprentissages, à une évolution de carrière ou à un meilleur épanouissement professionnel. De l'autre, il implique une sortie de sa zone de confort, une remise en question de certains repères et une part inévitable d'incertitude.
Reconnaître cette complexité émotionnelle constitue déjà une première étape vers une meilleure gestion des émotions.
Les recherches menées auprès d'étudiants, de jeunes diplômés et de chercheurs d'emploi montrent que nous n'anticipons pas tous les changements de la même manière.
Les chercheurs distinguent deux grandes catégories d'émotions prospectives.
Cette gymnastique mentale influence fortement nos comportements actuels. Elle peut nous encourager à agir, mais aussi parfois nous freiner.
À partir de plusieurs études consacrées aux transitions majeures – notamment le passage du secondaire à l'université, de l'université au monde du travail ou encore du non-emploi à l'emploi –, les chercheurs ont identifié cinq grands profils émotionnels.
Ce premier profil représente environ 15% des personnes étudiées.
Ces individus abordent leur transition avec confiance. Ils ressentent principalement des émotions positives telles que l'espoir et l'optimisme. Lorsqu'ils imaginent leur avenir, ils anticipent surtout de la joie, de la fierté et un sentiment d'accomplissement.
À l'inverse, ils accordent relativement peu d'importance aux émotions négatives qui pourraient accompagner un éventuel échec.
Il s'agit du profil le plus fréquent, représentant environ 31% des personnes.
Ces individus envisagent leur transition avec confiance, sans ressentir une anxiété particulièrement élevée. Toutefois, ils perçoivent très clairement les deux scénarios possibles.
Ils imaginent ressentir beaucoup de joie, de soulagement ou de fierté si leur projet aboutit, mais anticipent également une forte déception, de la culpabilité ou de la tristesse si les choses ne se déroulent pas comme prévu. Cette sensibilité témoigne d'une forte implication émotionnelle dans leur projet professionnel.
Environ 15% des personnes appartiennent à cette catégorie.
Leur transition est principalement vécue sous le signe de la nervosité et de l'inquiétude. Elles doutent davantage de leur capacité à réussir et accordent une place importante aux risques.
Pour autant, elles imaginent également vivre des émotions très positives en cas de réussite. Leur expérience émotionnelle est donc particulièrement intense, quel que soit le scénario envisagé.
Ce profil concerne près de 19% des individus.
Ces personnes ressentent simultanément de l'espoir et de l'anxiété lorsqu'elles pensent à leur avenir professionnel. Leurs émotions positives et négatives coexistent avec une intensité élevée, traduisant toute la complexité émotionnelle des périodes de changement.
Enfin, environ 20% des personnes présentent un profil plus modéré.
Leurs émotions anticipatoires restent relativement faibles, qu'elles soient positives ou négatives. Elles envisagent les différentes possibilités avec davantage de distance émotionnelle. Leurs émotions anticipées existent bien, mais elles sont généralement moins intenses que chez les autres profils.
Ces différents profils montrent que les transitions professionnelles ne relèvent pas uniquement d'une réflexion rationnelle. Nos décisions sont influencées par nos expériences passées, nos attentes, nos souvenirs, notre environnement social et nos émotions.
La gestion des émotions ne consiste donc pas à faire disparaître la peur, le doute ou le stress. Ces émotions jouent un rôle important en attirant notre attention sur certains enjeux et en nous préparant à affronter une situation nouvelle.
L'objectif est plutôt d'apprendre à reconnaître ces émotions, à comprendre leur origine et à éviter qu'elles ne prennent toute la place dans notre prise de décision.
Parmi les compétences qui permettent de mieux vivre les transitions professionnelles, l'intelligence émotionnelle occupe aujourd'hui une place centrale.
Elle désigne la capacité à identifier, comprendre, utiliser et réguler ses propres émotions, mais également à reconnaître celles des autres afin d'interagir de manière constructive.
Contrairement à certaines idées reçues, l'intelligence émotionnelle ne relève pas uniquement de qualités personnelles innées. Elle peut être développée tout au long de la vie grâce à l'apprentissage, à la pratique et à l'accompagnement.
Plusieurs recherches démontrent d'ailleurs ses effets positifs dans le développement de carrière.
Une étude publiée en 2022 montre que les personnes présentant un niveau élevé d'intelligence émotionnelle abordent les transitions professionnelles avec davantage d'enthousiasme, de détermination et de fierté. Elles ressentent également moins souvent de peur, de nervosité ou de contrariété.
Une méta-analyse portant sur 148 études et plus de 50.000 participants confirme ces résultats. Les chercheurs mettent en évidence un lien étroit entre l'intelligence émotionnelle et plusieurs dimensions essentielles de la carrière professionnelle.
Les personnes émotionnellement intelligentes prennent généralement de meilleures décisions, évaluent plus lucidement les situations d'incertitude et développent un sentiment d'efficacité personnelle plus élevé face aux défis professionnels.
Les recherches montrent également que toutes les personnes disposant d'une bonne conscience émotionnelle ne parviennent pas nécessairement à gérer efficacement leurs émotions.
Certaines comprennent très bien ce qu'elles ressentent mais rencontrent davantage de difficultés lorsqu'il s'agit de réguler leurs émotions dans des situations stressantes.
À l'inverse, les individus capables à la fois d'identifier leurs émotions et de les réguler développent plus facilement une attitude proactive, confiante et constructive face aux changements.
Cette distinction rappelle qu'une bonne connaissance de soi constitue une première étape importante, mais qu'elle doit être complétée par des stratégies concrètes de régulation émotionnelle.
Ces résultats ouvrent également des perspectives intéressantes pour les professionnels de l'accompagnement.
Les conseillers en emploi, les spécialistes de l'orientation professionnelle, les psychologues du travail ou encore les organismes de formation pourraient davantage tenir compte des profils émotionnels des personnes qu'ils accompagnent.
En effet, deux personnes possédant des compétences techniques similaires peuvent avoir des besoins très différents sur le plan émotionnel. Un profil excessivement optimiste peut parfois masquer une forme de déni des difficultés à venir, tandis qu'un profil mêlant anxiété et émotions positives pourrait bénéficier d'outils spécifiques de régulation émotionnelle afin de mieux gérer le stress lié à la transition.
Cette approche personnalisée permettrait d'aller au-delà des seuls aspects techniques de la recherche d'emploi ou de la reconversion professionnelle.
Les bénéfices de l'intelligence émotionnelle dépassent largement le cadre d'une transition professionnelle.
Des études montrent qu'une formation à l'intelligence émotionnelle peut améliorer l'attractivité des candidats auprès de recruteurs, faciliter les prises de décision liées à la carrière et augmenter les probabilités de retrouver un emploi.
Développer cette compétence contribue également à renforcer la confiance en soi, la résilience, la qualité des relations professionnelles et la capacité d'adaptation face aux changements qui rythment aujourd'hui les parcours professionnels.
Dans un environnement de travail marqué par des transformations rapides, des évolutions technologiques permanentes et des carrières de plus en plus diversifiées, savoir gérer ses émotions devient une véritable compétence professionnelle.
Longtemps considérées comme un simple facteur perturbateur, les émotions apparaissent aujourd'hui comme une véritable boussole intérieure. Elles influencent notre manière d'interpréter les événements, de prendre des décisions, de persévérer face aux difficultés et de construire notre parcours professionnel.
Investir dans le développement de son intelligence émotionnelle ne permet donc pas uniquement d'améliorer son bien-être au travail. C'est également un moyen de renforcer son autonomie, sa capacité d'adaptation et sa résilience face aux nombreux défis qui caractérisent le monde professionnel actuel.
À mesure que les parcours deviennent plus complexes et moins linéaires, la prise en compte des dimensions émotionnelles devrait occuper une place de plus en plus importante dans les politiques d'emploi, les dispositifs d'orientation professionnelle et les programmes de développement des compétences. La bonne nouvelle est que la gestion des émotions n'est pas une aptitude figée. Elle s'apprend, se développe et s'entretient tout au long de la vie. En cultivant son intelligence émotionnelle, chacun peut acquérir des outils concrets pour traverser les périodes de transition avec davantage de confiance, de lucidité et de sérénité.
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Source : Article d'origine publié dans The Conversation France : Comment gérer ses émotions lorsqu'on est en pleine transition professionnelle, surtout lorsqu'on retrouve un travail ? - https://theconversation.com/comment-gerer-ses-emotions-lorsquon-est-en-pleine-transition-professionnelle-surtout-lorsquon-retrouve-un-travail-277022